Werner Kofler
Derrière mon bureau
Traduit de l’allemand (Autriche) et présenté par Bernard Banoun
Présentation
" Dans la cordée dérangeante des écrivains autrichiens, il [Kofler] affiche une subtile association d’alacrité et de virtuosité. Aucun ne met si ironiquement en scène l’outillage de la rhétorique et les finasseries de la narratologie.
Suprême ruse de cet esprit iconoclaste : c’est assis derrière son bureau qu’il conduit son entreprise de critique radicale, qui n’évite aucun sujet ni n’épargne personne, pas même lui. On ne voit guère aujourd’hui que l’Autriche pour produire une littérature d’une telle violence. Façon de mettre à mal le mythe de la victimisation, qui depuis plus d’un demi-siècle a tenu lieu d’histoire officielle."
Jean-Claude Lebrun, L'Humanité, 22 avril 2010, lire l'article en ligne.
"Qu’on ne s’attende pas, en lisant Werner Kofler, à suivre une histoire linéaire, avec des personnages aux identités bien définies, dans une époque ou une situation historique fidèlement rendues à travers des descriptions impeccables. Nous sommes, avec Derrière mon bureau, comme avec Automne, liberté publié chez le même éditeur l’an dernier , à mille lieues de cette pratique de la littérature pour laquelle compte la fidélité au réel et au possible. Kofler explore au contraire, dans une ascension vertigineuse, ce qui reste, sur un plan littéraire, irreprésentable, ce que l’écriture romanesque de notre temps recouvre par une fidélité absolue – une obéissance totale ? – au réel, c’est-à-dire à ce qui est, mais aussi à ce qui a pu, pourrait ou aurait pu être réel – quatre dimensions de la réalité que l’auteur autrichien, pas à pas, page après page, anéantit avec une cruauté et une ironie sans égales (d’où le sous-titre de Derrière mon bureau : « actes de vengeance »). Car il s’agit bien ici, dans cette vaste entreprise, de se venger du réel sous toutes ses formes. Proche en cela de Thomas Bernhard ou d’Elfriede Jelinek, il semble que Kofler pousse la vengeance encore plus loin. Il ne s’agit pas d’attaquer ou de se moquer de l’adversaire – le monde existant –, mais de sans cesse le retourner, de le mettre sens dessus dessous, et ainsi de l’annihiler."
Laurent Margantin, La Quinzaine littéraire, n° 1013, du 16 avril 2010, voir aussi sur Oeuvres ouvertes, le site de Laurent Margantin, le dossier consacré à Kofler.
« Il n'y a rien à attendre de l'art quand il sert la réalité, et tout aussi peu de la réalité ayant prétendument un penchant pour l'art, l'art doit détruire la réalité, c'est ainsi, détruire la réalité au lieu de se soumettre à elle, et cela aussi vaut pour l'écriture... »
Tel est le programme de Werner Kofler. La réalité est un train engagé sur une voie et le but de l'artiste est de le faire dérailler : « l'écriture aussi est un acte anarchiste ». Cet attentat contre le réel, c’est de derrière son bureau que Kofler l’organise. Pour cela, il s’en remet à sa collection d’armes : un cran d’arrêt, une MG42, une valise sexuelle et, bien sûr, plusieurs machines à écrire…
Dans sa guérilla contre le réel, Kofler s’en prend d’abord à ses collègues, ou plutôt à ses prétendus collègues. Car, n’en déplaise à nos esprits bien-pensants, et ils sont légion, il y a écrivains et écrivains… Kofler s’en prend avec virulence à la culture de masse qui n’a de culturelle que le nom. Lorsque la littérature cesse de tenir tête à la réalité, lorsque son asservissement est tel qu’elle ne vise plus que l’agrément, lorsqu’elle n’est plus qu’une marchandise comme une autre, la littérature n’est plus de la littérature, elle n’en a plus que l’apparence et c’est d’ailleurs l’apparence seule qui la définit :
« Un écrivain ne sait pas seulement bien écrire, il doit aussi avoir un beau physique ».
Bartleby (Eric Bonnargent), Bartleby les yeux ouverts, Österreich unter alles.
haut de page
Présentation
Premier volet de sa « trilogie alpestre », Derrière mon bureau est l’un des grands livres virtuoses de Werner Kofler. Pas davantage que dans Automne, liberté, on ne saurait s’attendre ici à lire une quelconque « histoire » : sa table de travail est au contraire le lieu depuis lequel le narrateur, brouillé avec le monde entier, lance, avec une puissance d’imprécation jubilatoire, des invectives contre la politique et la vie littéraire autrichiennes, mais aussi l’hégémonie politico-économique nord-américaine, et dénonce une « société du spectacle » où, sous prétexte de mémoire, l’histoire donne lieu à une muséalisation artistico-pédagogique à la fois grotesque et terrifiante.
Bien que fourmillant de références géographiques, historiques et médiatiques très précises, cette littérature, à laquelle le narrateur assigne une mission de lutte contre le crime, n’a paradoxalement d’autre objet que de faire rendre gorge à la réalité : l’art doit détruire la réalité, c’est ainsi, détruire la réalité au lieu de se soumettre à elle, et cela vaut aussi pour l’écriture […]. Je dis toujours : hep, réalité, viens par ici, on va régler nos comptes.
Si elle doit détruire la réalité, la littérature, acte anarchiste, doit également pulvériser ses propres codes narratifs, et en particulier le sujet. Qu’elle soit traversée par d’innombrables autres voix ou qu’elle-même au contraire se déporte, la voix narrative, sur laquelle flotte l’ombre tutélaire du Molloy de Beckett, ne cesse d’être livrée au soupçon. En ce sens, ce récit d’une virtuosité rare peut se lire, dans son intégralité, comme un véritable art poétique.
Né en 1947 à Villach, en Carinthie, Werner Kofler a commencé à publier, d’abord en revue, dès 1963. Auteur à ce jour d’une quinzaine de récits, de pièces radiophoniques et d’une pièce de théâtre, il est l’une des voix majeures de la littérature contemporaine de son pays, où son goût de l’invective et de l’imprécation lui vaut d’être rapproché de Thomas Bernhard. Werner Kofler a obtenu de nombreuses distinctions littéraires, dont la bourse Elias-Canetti et le prix Arno-Schmidt.
Après Automne, liberté, les Éditions Absalon publient Caf’conc’ Treblinka, qui paraît en même temps que Derrière mon bureau.
Traduit avec le concours du Centre national du livre.
Extraits
Revue de presse
Du même auteur :
Caf'conc' Treblinka
Automne, liberté
Acheter :

haut de page