Werner Kofler
Derrière mon bureau
Revue de presse :
L'Humanité
La Quinzaine littéraire
Bartleby les yeux ouverts
LA CHRONIQUE LITTÉRAIRE
DE JEAN-CLAUDE LEBRUN
Dans la cordée dérangeante
DERRIÈRE MON BUREAU (TRIPTYQUE ALPESTRE 1), de Werner Kofler,
TRADUIT DE L’ALLEMAND (AUTRICHE) ET PRÉSENTÉ PAR BERNARD BANOUN. ÉDITIONS ABSALON, 192 PAGES, 18,50 EUROS.
Depuis bientôt un siècle, l’Autriche se présente comme terre d’élection d’une littérature au vitriol. Il y eut Karl Kraus, dans les années 1900-1930. Puis, plus récemment, la cordée féroce conjointement emmenée par Thomas Bernhard jusqu’à sa mort, en 1989, et Elfriede Jelinek. Franz Innerhofer y tint solidement sa partie, jusqu’à son suicide, en 2002. Josef Winkler y manifeste toujours sa présence acide. Tout comme Werner Kofler, qui a commencé de publier en 1975 et doit à l’audace d’un éditeur nancéien ainsi qu’au travail remarquable d’un traducteur de renom d’être maintenant accessible en français. Hormis Bernhard, né en 1931, tous ces écrivains appartiennent à la génération de l’immédiat après-guerre. Difficile de ne pas sentir, derrière la véhémence de leur propos, le poids de l’histoire.
Derrière mon bureau, paru en allemand en 1988, initie une trilogie alpestre qui se continue avec Automne, liberté. Un nocturne (1994, 2008 pour la traduction) et Caf’conc’ Treblinka (2001, 2010). Werner Kofler, dans ce volume, propose un récit en trois volets qui dessine très précisément la nature et l’ambition du projet. Cela commence par l’ascension d’un sommet autrichien derrière un guide, se poursuit par un voyage en Allemagne et s’achève par la visite guidée d’un musée de l’histoire allemande. Impossible de s’y tromper, on se trouve bien là sur le terreau d’élection de la meilleure littérature de la « république alpine ». La mise en oeuvre combinée d’un localisme kitsch et d’une décapante mise en perspective historique ne cesse en effet de nourrir la lecture du présent. Permettant de comprendre par exemple l’ascension du populiste Haider, produit typique de la sainte alliance du folklore et des démons du passé. Le mordant de la vision anime l’écriture et lui insuffle sa sapidité.
Car la phrase de Kofler ne se dévide jamais dans la sérénité. De constants changements de narrateurs perturbent le fil discursif. Des citations masquées et des pastiches participent à ce travail de déstabilisation. Des invectives et des imprécations inscrivent cette prose sur le versant de l’inharmonie. Les auteurs à succès flattant l’esprit du temps, tel Patrick Süskind et son Parfum, sont ici cloués au pilori. Et Thomas Benhard lui-même, certes grand pourfendeur de la médiocrité autrichienne, mais également incarnation des tics et des travers du « grand écrivain ». Kofler n’épargne personne de sa vindicte et interroge sur le rapport de l’art avec la réalité du créateur avec la société (« Est-ce qu’une majorité doit se laisser terroriser par une minorité ? ») Il convoque… Samuel Beckett, qui sur la question avança quelques arguments essentiels, et recycle de brillante façon des passages de Molloy. Dans la cordée dérangeante des écrivains autrichiens, il affiche une subtile association d’alacrité et de virtuosité. Aucun ne met si ironiquement en scène l’outillage de la rhétorique et les finasseries de la narratologie.
Suprême ruse de cet esprit iconoclaste : c’est assis derrière son bureau qu’il conduit son entreprise de critique radicale, qui n’évite aucun sujet ni n’épargne personne, pas même lui. On ne voit guère aujourd’hui que l’Autriche pour produire une littérature d’une telle violence. Façon de mettre à mal le mythe de la victimisation, qui depuis plus d’un demi-siècle a tenu lieu d’histoire officielle.
© L’HUMANITÉ JEUDI 22 AVRIL 2010
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Werner Kofler vous guide à travers un texte plein de crevasses
Les éditions Absalon continuent à nous faire découvrir un auteur autrichien important, Werner Kofler, de la même génération qu’Elfriede Jelinek.
Qu’on ne s’attende pas, en lisant Werner Kofler, à suivre une histoire linéaire, avec des personnages aux identités bien définies, dans une époque ou une situation historique fidèlement rendues à travers des descriptions impeccables. Nous sommes, avec Derrière mon bureau, comme avec Automne, liberté publié chez le même éditeur l’an dernier , à mille lieues de cette pratique de la littérature pour laquelle compte la fidélité au réel et au possible. Kofler explore au contraire, dans une ascension vertigineuse, ce qui reste, sur un plan littéraire, irreprésentable, ce que l’écriture romanesque de notre temps recouvre par une fidélité absolue – une obéissance totale ? – au réel, c’est-à-dire à ce qui est, mais aussi à ce qui a pu, pourrait ou aurait pu être réel – quatre dimensions de la réalité que l’auteur autrichien, pas à pas, page après page, anéantit avec une cruauté et une ironie sans égales (d’où le sous-titre de Derrière mon bureau : « actes de vengeance »). Car il s’agit bien ici, dans cette vaste entreprise, de se venger du réel sous toutes ses formes. Proche en cela de Thomas Bernhard ou d’Elfriede Jelinek, il semble que Kofler pousse la vengeance encore plus loin. Il ne s’agit pas d’attaquer ou de se moquer de l’adversaire – le monde existant –, mais de sans cesse le retourner, de le mettre sens dessus dessous, et ainsi de l’annihiler.
Derrière mon bureau nous entraîne dans une ascension périlleuse lors de laquelle celui qui semble être le narrateur suit un guide de montagne chargé de le rattraper s’il dévisse. Mais on doute bien vite de l’identité du narrateur, puisque celui-ci, au bout de quelques pages, cède la place au guide qui, agacé par son client, l’a entraîné dans une chute mortelle. L’identité même du montagnard est elle aussi très vite remise en question, car la série de drames familiaux qu’il raconte au début du récit est un peu plus loin qualifiée de « tissu de mensonges » ! Narrateur, intrigue sont ainsi jetés dans l’abîme, et la suite du récit est parsemée de crevasses où tous les codes romanesques sombrent les uns après les autres.
Dans un passage du « récit », Kofler présente ainsi son programme esthétique : « L’art encerclé par la réalité, et même prisonnier d’elle. Est-ce l’art qui a tenu tête à la réalité ou la réalité à l’art, telle est la question. – Il n’y a rien à attendre de l’art quand il sert la réalité, et tout aussi peu de la réalité ayant prétendument un penchant pour l’art, l’art doit détruire la réalité, c’est ainsi, détruire la réalité au lieu de se soumettre à elle, et cela vaut aussi pour l’écriture… Mais l’effroyable, sachez, l’effroyable c’est ceci : la réalité continue sans se gêner, la réalité se fiche bien de la destruction qui lui est infligée par l’art, la réalité est sans pudeur, sans pudeur et incorrigible ». C’est donc dans un combat perdu d’avance que s’engagent l’auteur et avec lui le lecteur, confronté tout au long de Derrière mon bureau à différentes mises en scène de cette lutte acharnée contre un réel qui résiste toujours (« personne ne vous empêche de fermer le livre et d’en faire ce qui vous chante », lance même le premier au second). Ainsi, après avoir qualifié l’écriture d’ « acte anarchiste » et cru à la « force explosive de la littérature », l’écrivain doit constater que lui-même sombre dans l’évocation du réel, victime à son tour ce qu’il appelle le « syndrôme de Süskind », soit un reniflage effréné de ce qui l’entoure !
S’il y a tout de même un narrateur dans ce texte composé de multiples variables – noms de personnage, voix inconnues, lieux et situations revenant dans des contextes divers –, il semble que ce soit l’écrivain lui-même, assis derrière son bureau tout en évoquant son ascension – car, peut-on lire, « écrire, c’est marcher en montagne dans sa tête » - et liquidant les unes après les autres, par ses sarcasmes et ses moqueries qui ne sont pas sans rappeler Thomas Bernhard, les apparitions du réel. Il est aussi question d’un voyage en Allemagne « pour vivre quelque chose », comme si l’ascension de la montagne passait par ce détour par l’Allemagne. On ne sera pas déçu du voyage, puisque Kofler nous fait visiter à sa façon l’histoire allemande, suivant lui-même le guide du musée (« pas le Führer, pas d’allusion douteuse, non, le conservateur, le guide du musée »). A ce moment du livre, il ne s’attaque pas seulement aux écrivains contemporains – Süskind et Grass mis dans un même panier – et à leurs représentations romanesques de la réalité, mais également aux descendants des bourreaux qui, croyant bien faire, se livrent à des mises en scène du passé, à la « muséalisation » des désastres de l’histoire comme la Shoah, sans se rendre compte du caractère grotesque et outrancier de certaines « reconstitutions ». Je n’entrerai pas dans les détails de ce morceau de bravoure du livre, car même si Kofler cherche à démolir la technique romanesque élément après élément, ces pages révèlent au lecteur où l’auteur voulait en venir exactement avec son évocation récurrente du bureau, pièce centrale selon lui de l’histoire allemande. Derrière son bureau, l’écrivain « exécute » une tâche, ici à la fois radicale et vouée à l’échec, mais il est bien un exécutant, d’où la vision ultime de ce livre, fort troublante en vérité : « Comment mon bureau a-t-il bien pu arriver là, dans le musée de l’Histoire allemande ? », vision rendue vertigineuse par la superposition puis la confusion des deux plans narratifs qu’unissent les figures du guide : la visite du musée et l’ascension en montagne.
Dans Derrière mon bureau, il est aussi question de théâtre, de l’écriture d’une pièce « qui traitera de la Flûte enchantée national-socialiste » jouée pendant l’hiver 1942/43. Cette pièce, Kofler l’écrivit plus tard, et elle fut créée en 2001 à Klagenfurt, capitale du land de Carinthie dans le sud de l’Autriche, région marquée par son passé nazi et d’où était originaire le leader d’extrême-droite Jörg Haider. Elle s’intitule Caf’conc’Treblinka, titre provocateur associant la culture du cabaret au camp d’extermination. La figure qui hante cette pièce composée de deux monologues est celle d’Ernst Lerch, responsable d’un café dansant de Klagenfurt après la guerre et « chargé des Juifs » (Judenreferent dans le jargon administratif nazi) à Lublin dans le Gouvernement général de Pologne. Dans sa postface, le traducteur Bernard Banoun – qui travaille depuis des années à la découverte de Kofler en France – nous donne des indications précieuses sur ce « dialogue de sourds » qui est comme la réalisation du projet de « destruction du théâtre » évoqué par un personnage ressemblant à Thomas Bernhard dans Derrière mon bureau. Ici aussi, Kofler excelle dans la révélation de ce qu’il appelle le « lieu du crime », toujours conscient cependant des limites d’une écriture qualifiée d’ « acte anarchiste » face à une réalité si énorme et si monstrueuse qu’elle se redéploye sans cesse, malgré tous les coups de boutoir contre elle. Ecriture justement magistrale en ce qu’elle combine vitupérations et autodérision et qui fait de son auteur l’une des figures centrales de la littérature autrichienne d’aujourd’hui.
Derrière mon bureau, Triptyque alpestre I, éditions Absalon, traduction de Bernard Banoun, 188 pages.
Caf’conc’Treblinka, représentation privée, éditions Absalon, traduction et postface de Bernard Banoun, 61 pages.
© Laurent Margantin / La Quinzaine littéraire.
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Österreich unter alles. Werner Kofler, Derrière mon bureau.
« Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer ».
Beckett, L'Innommable.
La littérature autrichienne contemporaine est assez mal connue en France. A part Peter Handke, les deux auteurs les plus célèbres sont Thomas Bernhard et Elfriede Jelinek, deux écrivains au talent immense qui ont pour points communs, d’une part, de s’en prendre de manière virulente à leur pays, à l’esprit petit-bourgeois qui y règne, à la sourde nostalgie des valeurs nazies, se faisant ainsi les héritiers de Karl Kraus, et d’autre part, d’effectuer un travail de déconstruction du langage qui peut souvent être considéré comme le personnage principal de leur œuvre. Bernhard et Jelinek sont animés par la haine, une haine saine qui leur permet de dénoncer toutes les hypocrisies, de faire imploser la langue.
Né en 1947, et donc de la même génération que Jelinek, Werner Kofler, bien qu’il ait remporté de nombreux prix dans son pays, est totalement inconnu en France. Avec son humour rageur si caractéristique, Kofler donne la raison de cet anonymat :
« Que peut-il arriver de plus terrible à une publication que de passer inaperçue ? Aucun doute : on veut m'achever, on veut que j'étouffe de ma propre impuissance. Depuis des décennies, une conspiration travaille contre moi, c'est une certitude objective, une conspiration du prétendu monde littéraire, plus encore, une conspiration universelle, une conspiration littéraire universelle ! Mes livres ne sont pas traduits. Depuis des années, je ne reçois presque pas de lettres. Quand le téléphone sonne, c'est une erreur, ou une futilité, ou bien on raccroche. »
Il faut saluer les jeunes éditions Absalon d'avoir eu le courage d'acheter les droits de l'œuvre de Kofler et de s'être ainsi dressées contre cette conspiration ! Après Automne liberté en 2008, c’est au tour de Caf’conc’ Treblinka, une pièce de théâtre, et de Derrière mon bureau, un roman, le premier volume du Triptyque alpestre, d’être traduits.
Pour faire vite, on pourrait dire de Werner Kofler qu’il est l’autre Thomas Bernhard, son digne héritier. L’autre Thomas Bernhard, parce qu’il est à la fois semblable et différent. Dans la langue tout d’abord. Bernhard fait imploser la syntaxe : ses phrases se développent en forme de spirale, elles progressent en tournant sur elles-mêmes, elles sont longues, répétitives et lancinantes, exprimant ainsi le "ressassement" du narrateur. Kofler opère le même travail de déconstruction, mais cela s’effectue par la fuite en avant. Le discours explose en un véritable feu d’artifice : les narrateurs se multiplient, l’espace et le temps se distordent et les phrases giclent les unes des autres comme si, longtemps retenues, elles en étaient expulsées. S’il y a chez ces deux auteurs une certaine aigreur, cette dernière est, chez Kofler, teintée de jubilation. S’il reconnaît l’influence de son aîné en parlant de « narrateurbernhardienàlapremièrepersonne », le style de Kofler n’est pas non plus sans rappeler celui de Beckett, celui de Molloy, de Malone meurt et de L’Innommable. La langue est devenue autonome, elle a cessé d’être au service du réel pour acquérir sa propre autonomie :
« L'art encerclé par la réalité, et même prisonnier d'elle. Est-ce l'art qui a tenu tête à la réalité ou la réalité à l'art, telle est la question. – Il n'y a rien à attendre de l'art quand il sert la réalité, et tout aussi peu de la réalité ayant prétendument un penchant pour l'art, l'art doit détruire la réalité, c'est ainsi, détruire la réalité au lieu de se soumettre à elle, et cela aussi vaut pour l'écriture... Mais l'effroyable, sachez, l'effroyable c'est ceci : la réalité continue sans se gêner, la réalité se fiche bien de la destruction qui lui est infligée par l'art, la réalité est sans pudeur, sans pudeur et incorrigible... Elle est le potentat peu enclin à s'améliorer, engagé sur une voie, la voie capitaliste, la voie nationale-socialiste ou la voie révisionniste... Nul destructeur de réalité ne sait cela mieux que moi... Je dis toujours : hep, réalité, viens par ici, on va régler nos comptes, et je la régale aussi, vous ne savez pas comment, et malgré tout : elle continue effrontément... Bien sûr, c'est mieux d'avoir raison contre les masses que de se tromper avec elle, mais un destructeur de réalité tel que moi reste assis derrière son bureau, impuissant, malmené par les nouvelles du jour, boitillant à la traîne derrière les événements... Terrible est la riposte de la réalité. »
Tel est le programme de Werner Kofler. La réalité est un train engagé sur une voie et le but de l'artiste est de le faire dérailler : « l'écriture aussi est un acte anarchiste ». Cet attentat contre le réel, c’est de derrière son bureau que Kofler l’organise. Pour cela, il s’en remet à sa collection d’armes : un cran d’arrêt, une MG 42, une valise sexuelle et, bien sûr, plusieurs machines à écrire…
Dans sa guérilla contre le réel, Kofler s’en prend d’abord à ses collègues, ou plutôt à ses prétendus collègues. Car, n’en déplaise à nos esprits bien-pensants, et ils sont légion, il y a écrivains et écrivains… Kofler s’en prend avec virulence à la culture de masse qui n’a de culturelle que le nom. Lorsque la littérature cesse de tenir tête à la réalité, lorsque son asservissement est tel qu’elle ne vise plus que l’agrément, lorsqu’elle n’est plus qu’une marchandise comme une autre, la littérature n’est plus de la littérature, elle n’en a plus que l’apparence et c’est d’ailleurs l’apparence seule qui la définit :
« Un écrivain ne sait pas seulement bien écrire, il doit aussi avoir un beau physique ».
En matière d’art, l’élégance est toujours nauséabonde, qu’il s’agisse de l’élégance de la langue ou de l’élégance vestimentaire. Lorsque, comme chez Nicolas Rey ou Florian Zeller, seule la mèche est rebelle, la littérature est morte. Si Kofler ignore le nom de nos Dupond et Dupont germanopratins, il se livre à quelques liquidations littéraires avec leurs équivalents germanophones : Patrick Süskind, Konsalik et surtout, surtout, avec son homonyme : Gerhard Kofler.
L’affadissement du goût et le règne de la niaiserie qui s’expriment par l’obsession pour l’écologie ou pour la santé ont pour responsables les Etats-Unis avec lesquels Kofler est impitoyable. Accusés d’entraîner le monde sur « la voie capitaliste », les Etats-Unis et leurs alliés de « l'orang-OTAN » sont sans cesse fustigés. L’auteur conclut ses débordements en affirmant que « la vie économique aux Etats-Unis n’est rien d’autre que du crime organisé ». Il n’empêche que les voies les plus dangereuses sont celles, conjointes, du national-socialisme et du révisionnisme. L’Autriche entretient en effet un rapport plus qu’ambigu avec son passé. Dans Place des héros, Thomas Bernhard écrivait déjà qu’« il y a aujourd’hui plus de nazis à Vienne qu’en 1938. »
Parmi tous les personnages auxquels Kofler donne la parole, la part belle est faite aux nostalgiques du nazisme. Le plus marquant est sans doute Stürmer, le conservateur du musée imaginaire de l’Histoire allemande : nazi et révisionniste [1] :
« En tout cas, les Autrichiens ont toujours joué un certain rôle dans l'histoire allemande, sans Autrichiens l'histoire allemande serait carrément impensable. »
L'histoire de l’Autriche est réinventée de manière grotesque : elle annexe l’Allemagne en mars 1938 et se trouve du coup attaquée par la Tchécoslovaquie, puis par la Pologne, le Danemark, la Norvège, la Belgique, le Luxembourg, les Pays-Bas, l’Angleterre, la France, etc. Vaincue, l’Autriche subit l’Holocauste… Stürmer est aussi un admirateur d’Odilo Globocnik, le responsable pour l’est de l’action Reinhard, plus connue sous le nom de Solution Finale. Comme Kofler, comme Jörg Haider, celui que Himmler surnommait “Globus” est originaire de Carinthie, ce Bundesland tant haï parce que profondément nationaliste et raciste.
En 2009, les deux partis d’extrême droite y obtinrent 50 % des voix… Ce que les délires de Stürmer montrent bien, c’est qu’il y a un lien étroit entre le nazisme et le révisionnisme, lien qui est au cœur de Caf’conc’ Treblinka. Cette pièce met en scène deux voix, deux voix qui s’adressent successivement l’une à l’autre. Il y a la voix de A, apologiste du nazisme :
« (Furieux) Aurez-vous vraiment le culot d’affirmer que vous ne connaissez pas mon assassin de masse préféré, le premier, le tout premier artiste national-socialiste de l’exagération, oui, le premier SS artiste de l’exagération, le plus doué des exterminateurs de masse qu’aient jamais donnés la Carinthie et le littoral adriatique, notre Globus ! »
Il y a ensuite la voix de B qui prétend ne rien connaître de tout cela, qui s’acharne à vivre dans le présent, dans le divertissement alors qu’en citant sans arrêt les noms de tous les responsables SS qu’elle prétend ne pas connaître, elle reconnaît implicitement qu’elle veut oublier, mais qu’elle n’a pas oublié :
« Maître Ernst Kaltenbrunner – pardon, qui ? Hanns Albin Rauter – qui, pardon ? Docteur Irmfried Eberl – qui, pardon ? Reinhard Heydrich – pardon, qui ? […] Conférence de Wannsee – Beach volley ! Solution finale – Beach volley ! Commando spécial – Beach volley ! Traitement spécial – Beach volley ! Opération Reinhard – Beach volley ! »
Cette seconde voix est en réalité plus infâme que la première. Oublier, est une manière sournoise de nier qui permet aux nazillons de s’exprimer de nouveau sans complexe. A vivre dans un monde divertissant (et il n’est donc pas aussi saugrenu de sa part d’exiger l’interdiction de la pratique du ski alpin !), nous nous détournons du passé et rendons ainsi le crime de nouveau possible. « La littérature, écrit Kofler, est une lutte contre le crime. » Ecrire, c’est dénoncer. Mais Kofler est lucide ; il sait que « la littérature n'a jamais eu aucun effet. »
La réalité est plus forte que l’art, plus forte au point de le mettre à son service, comme ce fut le cas, rappelle sans cesse Kofler, avec La Flûte enchantée de Mozart que les Nazis se réapproprièrent. Même si le combat est perdu d’avance, Kofler demeure derrière son bureau et écrit, écrit encore et encore. Misanthrope et agoraphobe, sa bile est intarissable, mais non dénuée d’humour. S’il supplie la nature bienfaisante de nettoyer la planète en « un impitoyable tremblement de terre », Kofler n’hésite pas non plus à se ridiculiser, à faire de lui un hypocondriaque cacochyme obsédé par le fonctionnement de son cœur, de sa vésicule biliaire et de son testicule gauche…
En restant derrière son bureau et en rompant avec la linéarité du récit, Kofler nous invite, en un voyage immobile, à l’accompagner dans les Alpes autrichiennes, à prendre le train vers l’Allemagne, à voyager dans le passé pour mieux comprendre le présent. La lecture de Derrière mon bureau nous permet de comprendre à quel point l’Autriche, mais aussi l’Europe, est gangrenée par ses fantômes. Dès lors, on ne peut que s’étonner du fait que la multitude continue à faire comme si de rien n’était, à vivre dans un présent perpétuel sans jamais réfléchir au sens de l’existence :
« Où les gens prennent-ils donc la force de continuer à vivre, comment font-ils donc pour se rendre chaque matin au travail ; où trouvent-ils l'assurance nécessaire pour faire un pas puis un autre, comment font-ils pour être assez sûrs d'eux et mettre un pied devant l'autre ? »
[1] Il ne faut pas confondre révisionnisme et négationnisme : ce dernier consiste à nier l’existence des camps de la mort alors que le révisionnisme consiste à s’arranger avec l’histoire, à la réviser pour nier la responsabilité d’un Etat dans un conflit.
© Eric Bonnargent / Bartleby les yeux ouverts
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