Caf'conc' Treblinka
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Werner Kofler
Derrière mon bureau

Traduit de l’allemand (Autriche) et présenté par Bernard Banoun

"Ici aussi, Kofler excelle dans la révélation de ce qu’il appelle le « lieu du crime », toujours conscient cependant des limites d’une écriture qualifiée d’ « acte anarchiste » face à une réalité si énorme et si monstrueuse qu’elle se redéploye sans cesse, malgré tous les coups de boutoir contre elle. Ecriture justement magistrale en ce qu’elle combine vitupérations et autodérision et qui fait de son auteur l’une des figures centrales de la littérature autrichienne d’aujourd’hui."

Laurent Margantin, La Quinzaine littéraire, n°  1013, 16 avril 2010, consultable sur Oeuvres ouvertes.

Caf’conc’ Treblinka, créée à Klagenfurt en 2001, est une commande du théâtre de la ville pour une pièce « ayant un rapport avec la Carinthie ». Kofler mis à profit cette opportunité pour réaliser un projet qu’il avait exposé dans Derrière mon bureau : « Ma pièce parlera de la Flûte enchantée nationale-socialiste, la Flûte enchantée de l’âge de pierre, la Flûte enchantée de la Wehrmacht et de la Chambre musicale du Reich ! [..] Ce furent sans doute des soirées merveilleuse, m’arrive-t-il de m’imaginer, des semaines avant Noël, les habitants de Klagenfurt qui attendaient le Führer sont comblés, l’hiver arrivé, l’hiver de la guerre, la Gauleitung enthousiaste a applaudi ; après le spectacle, m’imaginé-je, on allait danser chez Lerch, un établissement toujours très prisé et florissant, le tenancier, Lerch, m’imaginé-je, est justement en permission au pays, il raconte les tâches qu’il accomplit à Lublin, il parle de son supérieur immédiat, Globotschnigg, son cher ami Globus… »

Le titre provocateur de la pièce, juxtaposition de deux termes dont l’un évoque le divertissement et l’autre est un symbole de la “solution finale”, est à la fois l’évocation de l’établissement de Ernst Lerch, ancien chargé des Juifs à Lublin ayant réussi à échapper aux poursuites, et un résumé du jeu de miroirs sur lequel est construit toute la pièce. Tout fonctionne par couples d’opposés, qui loin de s’exclure, se renforcent : face au premier personnage, âgé, et dont l’on soupçonne qu’il était en poste en Pologne lors de la Deuxième guerre mondiale, le second représente les jeunes générations ; face au souvenir, presque nostalgique, des événements, la dénégation du passé et la religion de l’avenir ; face aux aspects les plus sombres de l’histoire, le divertissement (les soirées au caf’conc’ Lerch ou le championnat du monde de beach-volley) ; face aux Lumières de la Flûte enchantée, les ténèbres de l’extermination programmée des Juifs de Pologne ; face à la réalité des faits – la pièce est quasiment documentaire –, l’artifice extrême du dispositif scénique et de l’écriture dramaturgique.

Mais, il serait sans doute trop facile de faire de voir ici de strictes oppositions, ou des caractères bien définis. L’attitude de A est celle de toute une génération qui savait, mais a toujours agi comme si elle n’avait jamais su – mais qui se reconnaît dans certains propos de Jörg Haider tels que ceux-ci : « pendant le Troisième Reich, ils avaient une politique de l’emploi convenable, ce que n’arrive même faire le gouvernement de Vienne », ou son jugement sur la Waffen-SS qui est « partie de l’armée allemande à laquelle il faut rendre honneur ». Quant à B ce n’est pas nécessairement le portrait des jeunes fidèles du même Haider, mais aussi l’enfant de la culture du non-dit, d’un pays qui après guerre s’est toujours présenté comme une victime du voisin allemand. Il n’est bien sûr pas innocent de la part de Kofler d’avoir choisi le thème de la participation autrichienne, et plus spécifiquement carinthienne, à la “solution finale”, pour une pièce devant être créée à Klagenfurt, capitale de d’une Carinthie dont le gouverneur s’appelait justement Jörg Haider. Le conseiller culturel de ce dernier, Andreas Mölzer, affirmera dans un compte-rendu pour la Kronen Zeitung (journal populiste) que « la pièce présente une vision unilatérale de l’histoire, et il serait utile de faire écrire une pièce qui traiterait l’autre face tragique de l’Histoire récente de Carinthie, c’est-à-dire la déportations de Carinthiens par les partisans de Tito, qui pourrait porter le titre « Abbatoir Begunje », d’après le village slovène où trois cent Carinthiens ont péri entre les mains des gens de Tito » (Mouvements, n°17, 2001/4).

Un contresens serait d’ailleurs de lire cette pièce comme un appel à une forme ou une autre de devoir de mémoire. D’une part, c’est justement sur la concurrence des mémoires que jouent des gens comme Andreas Mölzer, mais surtout Kofler semble tout aussi critique vis-à-vis de la muséalisation de l’histoire, que vis-à-vis de son oubli. De ce dernier point de vue la lecture parallèle de Caf’conc’ Treblinka et de la dernière section de Derrière mon bureau sur la visite du musée de l’histoire allemande montre que Kofler mesure tous les risques d’une histoire devenue simple objet de consommation, simple spectacle.

« La démarche documentaire n’est qu’un des aspects de l’écriture de Kofler. Plus importante encore en est le principe compositionnel, combinaison de langue et de musique qui donne lieu à un collage poétique de l’horreur où l’on passe, à la faveur des transitions parfaites, de la monstruosité des faits à l’engoument d’incrustations sarcastiques. De quoi faire de cette pièce une extraordinaire fugue de mort. » Franz Haas, Neue Zürcher Zeitung, 18 mai 2001.

Né en 1947 à Villach, en Carinthie, Werner Kofler a commencé à publier, d’abord en revue, dès 1963. Auteur à ce jour d’une quinzaine de récits, de pièces radiophoniques et d’une pièce de théâtre, il est l’une des voix majeures de la littérature contemporaine de son pays, où son goût de l’invective et de l’imprécation lui vaut d’être rapproché de Thomas Bernhard. Werner Kofler a obtenu de nombreuses distinctions littéraires, dont la bourse Elias-Canetti et le prix Arno-Schmidt.

Après
Automne, liberté, les Éditions Absalon publient Caf’conc’ Treblinka, qui paraît en même temps que Derrière mon bureau.

Lire la postface de Bernard Banoun

Extraits

Du même auteur :

Derrière mon bureau

Automne, liberté

 

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